13 avril 1975, 7h

Aime. Je me souviens parfaitement de ce jour du 13 avril 1975.
N’jaména, au réveil ce jour là, il régnait une atmosphère de plomb. Les adultes étaient rassemblés dans la cour autour de la radio. Ils parlaient à voix basse, l’oreille tendue vers l’appareil qui crachotait par intermittence. Les visages étaient graves et je compris au premier coup de tonnerre qu’il se passait quelque chose d’exceptionnel. S’ensuivirent les rafales de mitraillettes entrecoupées du bruit sourd des mortiers et canons dont il semblait que les projectiles allaient s’abattre sur notre maison. La journée s’est passée dans ce climat d’incertitude et de terreur.

Lorsqu’on entrebâillait la porte de notre cour on pouvait apercevoir des corps sans vie, jonchant le sol au coin de la rue.

C’était la première fois que je voyais des hommes morts. La nuit est arrivée, ajoutant le mystère à la peur. Le noir absolu du ciel était traversé en tout sens par le rougeoiement des balles sifflant au dessus de nos têtes.

Spectacle étrange presque féerique, si nous ne savions pas qu’il portait la mort. Le lendemain lorsque les canons se sont tus assez longtemps pour qu’on ose s’aventurer au dehors, le choc fut violent.

Les cadavres que les chiens errants avaient commencé à dévorer exhibaient leurs entrailles. Je soupçonne mon chien d’avoir pris part à ces funestes festins. Et après ce jour, je me suis méfié de lui. La confiance était rompue. Ounalé, mon chien. Comment me fier à un animal qui pouvait à tout
moment me considérer comme une source potentielle de nourriture, d’autant qu’entre la fidélité à son maître et des besoins plus impérieux, il n’aurait pas tôt fait de se servir en premier.

Qu’en savais-je, sinon que pour lui aussi la barrière était tombée.
La population le regard hagard errait dans ce chaos à la recherche d’information ou de provisions. Quelque chose avait changée. Nous marchions parmi les morts. Il y avait une agitation particulière dans notre rue.
Nous habitions en effet à quelques maisons de la résidence du Colonel Saleh Biani commandant de la CTS, la garde présidentielle, lequel avait rallié le camp des insurgés.
Mais l’horreur qui se déroulait sous nos yeux n’avait pas encore atteint son paroxysme. Comme mûs par un signal invisible, toutes les violences tapies au fond des hommes, toutes les frustrations, les mesquineries et autres bas instincts se sont déchainés. La cloison précaire qui contenait laideur avait cédé à la vue du sang.
Le vernis de civilisation avait fondu. Un tel dont on convoitait les biens était sommairement exécuté en pleine rue et dépouillé. Un tel autre qui vous avait offensé ne valait pas plus que la lame du couteau que vous lui plantiez dans le corps. Quand le calme fut revenu, il ne restait rien, rien d’autre que ceux qui n’avaient rien, ou alors une arme et ceux qui étaient du bon coté.

Car c’est cela la guerre. L’absence de tout. Tout ce qui était familier et sûr. La guerre déchire les âmes et condamne à l’état de fantômes. Les jours suivant, sans école, nous trainions, mes camarades et moi dans les environs du stade près de chez moi. Il fallait parfois pour se frayer un passage, enjamber des cadavres au sourire grimaçant, figés dans les postures ridicules où
ils ont été surpris. Les morts n’ont ni honte ni pudeur. Ils laissent aux vivants le soin de s’appesantir sur le désolant spectacle de leur futur. Étonnant comme l’on finit par se faire à l’indicible. Il faut que la vie suive son cours.
Le 13 avril 1975, il y a 42 ans. Un souvenir que je croyais enfoui à jamais, mais il était là, juste à fleur de peau.
Les temps d’après, chacun s’est attelé à rassembler les morceaux d’eux-mêmes. Certains y sont parvenus, d’autres n’ont pas pu. Cela devait se reproduire quatre ans plus tard en 1979, cette fois, à l’échelle du pays.

Todojim Mali