Big Brother est franco-ontarien

Les médias sociaux isolent les gens dans des silos où circulent les mêmes informations souvent fausses ou trop partielles. Cela produit des résultats électoraux inquiétants et des gouvernements dysfonctionnels.

Pour redynamiser notre démocratie, il faut que le plus grand nombre de citoyens soient abonnés à une plateforme «sociétale», pas «sociale», qui fournit l’information «dont on a besoin», pas nécessairement celle qu’on demande et redemande…

Et qui décidera de ce dont on a besoin? C’est le Franco-Torontois Murray Simser et son l’application pour téléphone Citizn.

Ce diplômé de l’Université d’Ottawa, qui a milité au Parti libéral du Canada, a fait carrière dans les nouvelles technologies en Californie.

De retour à Toronto, entouré de partenaires d’affaires et d’experts américains et canadiens dans divers domaines, il compte lancer Citizn en 2020. Les intéressés peuvent déjà s’y inscrire pour être les premiers à s’en servir.

D’abord une technologie

«Nous sommes d’abord une entreprise de technologie», explique-t-il à L’Express, «pas un mouvement politique». De la même façon qu’Uber est d’abord une technologie, pas une compagnie de taxi ou de livraison de nourriture.

Mais cette technologie ouvrira, pense-t-il, une ère de démocratie directe qui redonnera le pouvoir aux citoyens, qui pourront «voter» pour chaque projet de loi du gouvernement fédéral ou de celui de leur juridiction.

Les élus pourront toujours ignorer ces «référendums» ponctuels, mais ça deviendra de plus en plus difficile pour eux à mesure que le réseau se développera, souhaite Murray Simser.

Murray Simser veut dynamiser la démocratie. Photo: John Chartrand

Décisions informées

Il ne s’agit pas tant de remplacer les gouvernements – mais dans certains cas, oui, puisque des sous-groupes Citizn pourront financer diverses initiatives – que de forcer les gouvernements à répondre aux aspirations informées du plus grand nombre.

Mais le «plus grand nombre» peut se tromper? «Pas s’il est bien informé», croit Murray Simser, qui cite une expérience à Stanford où 500 personnes aux intérêts et aux idées contradictoires se sont entendues sur une foule d’enjeux quand on les a forcé à en discuter.

Citizn favorisera donc la création de «caucus» virtuels où les usagers – dont l’anonymat sera préservé en tout temps – débattront des orientations et des actions gouvernementales, armés de l’information pertinente.

«Ce ne sera pas compliqué. Personne n’aura 100 pages à lire avant de se former une opinion. En quelques clics, le professionnel comme le travailleur manuel pourra se prononcer sur un projet de loi du gouvernement ou sur une initiative de la communauté virtuelle.»

Les premières versions de l’application, dont le look s’apparentera à celui de LinkedIn, fonctionneront d’abord en anglais et au Canada, «mais à mesure que le réseau s’étendra, d’autres langues s’y ajouteront, probablement le français et l’espagnol en premier».

Murray Simser a fait son primaire et son secondaire en français à Toronto. Photo: Philippe Davisseau

Abonnés et actionnaires

Son modèle prévoit que les abonnés de Citizn en seront aussi les actionnaires. «Les profits générés (par la publicité sur la plateforme) seront redistribués aux membres.»

C’est avec ces profits que le réseau ou des sous-groupes du réseau – «les Franco-Ontariens par exemple, ou les Franco-Torontois» – pourraient décider de «financer une université, loger des sans-abri, entretenir des routes, subventionner les arts, lancer une mission spatiale: tout est possible!»

Ce ne serait donc pas Murray Simser qui imposerait ses vues au pays et qui contrôlerait tout, comme Big Brother, ce serait toute la communauté sociétale.

Murray Simser veut créer un réseau «sociétal». Photo: Philippe Davisseau

Intelligence artificielle

Au-delà du capitalisme et du socialisme se pointe à l’horizon le «sociétalisme», a-t-il lancé aux 200 participants à une récente conférence EnsembleCo sur The Future of Thruth à Toronto.

«Plus que jamais, la vérité vient de notre écosystème numérique», a-t-il fait valoir. Citizn veut donc permettre aux gens d’avoir accès aux vrais «faits», filtrés par l’intelligence articielle au coeur de la plateforme, dans le but d’en discuter et de prendre des décisions éclairées.

Murray Simser à l’événement «The Future of Thruth». Photo: François Bergeron

Au-delà du capitalisme

L’entrepreneur de 46 ans au passé contestataire raconte qu’il s’est éventuellement rendu à l’évidence que «le capitalisme est la plus grande force au service du bien et du progrès dans l’histoire du monde».

L’envers de la médaille, reconnaît-il, est «la perception que le capitalisme exacerbe les inégalités».

Cette perception très répandue, qui fait qu’on tend à minimiser ou dénigrer les succès du capitalisme, est d’autant plus dommageable que le débat politique est souvent mensonger et polarisant.

Citizn cherche donc à éliminer cette perception d’inégalités en offrant un outil démocratique dans lequel la participation de chacun est valorisée et profitable à tous. Le succès et l’avenir du «réseau sociétal» lui-même en dépendront.

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